Quand on dirige une PME, on parle volontiers de stratégie, de vision mais, au quotidien, une question revient toujours : comment l’entreprise doit fonctionner pour tenir ses promesses clients, sans épuiser les équipes ni exploser les coûts.
C’est justement le rôle du modèle opérationnel, et des approches comme le Target Operating Model (TOM) ou l’Operating Model Canvas (OMC) : rendre concret le fonctionnement de l’entreprise, en partant de la stratégie pour aller jusqu’aux processus, rôles, responsabilités, outils et règles de pilotage.
1. Petite histoire du diagnostic TOM et OMC
Dans beaucoup d’entreprises, on réalise un diagnostic TOM (ou Run/Build) : on cartographie l’existant, on liste les irritants, on distingue ce qui relève du “Run” (le quotidien) et du “Build” (les projets, l’amélioration, la transformation).
Ce travail est précieux. Pourtant, il reste souvent dans un rapport ou une présentation, difficile à utiliser pour embarquer les équipes.
Venu de l’IT, l’Operating Model Canvas et les approches TOM sont nés pour faciliter la concrétisation des transformations, pour passer d’une analyse parfois complexe en modèle cible lisible en une page.
Le TOM répond à une question simple : “Comment l’entreprise devrait-elle fonctionner pour réaliser sa stratégie ?”
2. Les concepts clés
Pour une PME, pas besoin de jargon technique ni d’architecture IT compliquée.
On peut simplifier l’Operating Model Canvas en 6 blocs très concrets :
1. Clients et promesse : qui sont vos clients prioritaires (types de clients, secteurs) et quelle promesse vous leur faites : délais, qualité, prix, flexibilité, niveau de service.
2. Processus clés : les grandes chaînes d’activités : de la demande à la livraison du produit ou de la prestation, du devis à la facturation, de l’idée au nouveau produit ou service.
3. Organisation et rôles : comment l’entreprise est organisée, mais surtout qui décide, qui pilote, qui exécute, comment les équipes se coordonnent entre elles.
4. Compétences : quels sont les compétences critiques pour tenir la promesse (techniques, commerciales, planification, gestion de projet…), la polyvalence, les besoins de formation ou de recrutement connexes ?
5. Outils et datas : les logiciels et outils réellement utilisés (ERP, CRM, planning, ticketing, BI, tableur…), les fichiers partagés, les documents, la qualité des données, la gestion des doublons, des versions.
6. Partenaires : les sous-traitants, les prestataires, les bureaux d’études, les organismes certificateurs, freelances, logisticiens, etc., qui font partie de votre fonctionnement réel.
L’idée est d’obtenir une carte simple du fonctionnement de l’entreprise, orientée “comment on tient nos promesses clients”, plutôt qu’un organigramme ou un schéma informatique. Par conséquent, papier et crayons suffisent et pas besoin de s’appeler le Caravage pour ça.
3. Les étapes pour dessiner votre modèle opérationnel
En partant d’un diagnostic TOM Run/Build déjà réalisé, vous pouvez suivre une démarche en 5 étapes :
Étape 1 : clarifier le cap. Avant de toucher aux processus ou aux outils, clarifiez ce que vous voulez gagner par des questions simples :
• À quel “jeu jouons-nous” et comment gagner en 2 à 3 ans ; délai, qualité, coût, type de clients, type d’offres ?
• Où ne voulons-nous plus faire de compromis ; ex. délais de livraison, niveau de service…?
• Quelles activités ne sont plus prioritaires ou trop complexes pour notre taille ? Parce que pour gagner, il faut savoir abandonner et concentrer l’énergie sur la stratégie. Ces choix guident tout le reste.
Étape 2 : cartographier l’existant
Vous ne partez pas d’une feuille blanche avec le diagnostic TOM et l’analyse Run/Build pour représenter le modèle actuel :
• Les flux : comment chaque type de demande traverse l’entreprise, où elle bloque, où elle revient en arrière, où elle sombre aux oubliettes.
• Les rôles : qui fait quoi vraiment (et pas seulement sur l’organigramme).
• Les outils : ERP, Excel, mails, tableaux blancs, etc.
• Les principaux irritants : urgences, retards, rebuts, doublons, re-saisies.
On essaie de faire tenir sur une page, même schématique. L’objectif n’est pas la perfection, mais de construire la vue d’ensemble. La méthode des 5 pourquoi peut vous aider.
Étape 3 : décrire le modèle cible ; pas ce qu’on veut à la place, mais ce que la stratégie, la politique directrice et les actions cohérentes ont besoin pour que l’exécution vienne s’aligner. Pour cela, on décrit la version cible du modèle opérationnel, toujours sur la même base en 6 blocs :
• Pour chaque bloc, se poser la question : “À quoi cela devrait ressembler dans 2–3 ans pour que ce soit fluide, soutenable et aligné ?”.
• Accepter de faire des choix : moins de variantes produits ou services, plus de standardisation, quelques outils pivots plutôt qu’une multitude de fichiers, d’applications, de solution…
Le résultat attendu : en une page lisible, racontez comment votre entreprise veut fonctionner demain.
Étape 4 : identifier les chantiers
On compare le modèle actuel et le modèle cible, et l’on traduit les écarts en chantiers concrets :
• Processus : simplifier, standardiser, fusionner certaines étapes, clarifier les règles.
• Organisation : clarifier les rôles, responsabiliser certains processus, ajuster la coordination. Il est souvent évident d’avoir des managers à la verticale des silos d’expertises et de ne pas en trouver sur la nécessaire gestion transversale. L’un et l’autre sont indispensables pour réussir une transformation ; c’est un travail à plein temps.
• Outils : fiabiliser l’existant, nettoyer les données, réduire le nombre d’outils critiques.
• Compétences : former, recruter, passer de la polyvalence à une polyvalence organisée avec un management de proximité renforcé. Chaque chantier doit être formulé de façon simple : un objectif, un périmètre, un responsable, un horizon de temps.
Étape 5 : prioriser et piloter
Il est inutile de lancer 20 chantiers simultanément dans une PME.
On priorise en fonction de :
• L’impact sur les clients (délais, qualité, expérience).
• L’impact sur les équipes (stress, charge, clarté).
• L’effort estimé (temps, budget, énergie).
• La gestion du risque (évaluer, planifier, réponse, pilote).
Puis on met en place un pilotage simple : quelques indicateurs (délais, taux de service, rebuts, retouches, productivité, satisfaction), des rituels réguliers, et une mise à jour du canevas tous les 6 à 12 mois.
4. Exemple pour PME industrielle avec ateliers et production
Prenons une PME industrielle de 80 personnes, avec un atelier de production, quelques méthodes, un service ADV et une fonction commerciale.
Situation de départ avec ce que le diagnostic TOM a mis en lumière :
• Des promesses commerciales parfois déconnectées des capacités de l’atelier (délais, séries, changements de versions).
• Un planning éclaté : un peu dans l’ERP, beaucoup dans Excel, et énormément dans les mails et les conversations informelles.
• Des urgences qui perturbent chaque semaine l’ordonnancement, avec des temps d’attente, des changements de série et des rebuts.
• Des initiatives d’amélioration (Lean, 5S, Kaizen) qui peinent à durer faute de temps et de pilotage.
Modèle opérationnel cible
Sur le canvas, l’entreprise décrit un modèle cible qui met l’atelier au centre :
• Un flux de bout en bout clair : de la commande client à l’expédition, avec moins de ruptures et de retours en arrière.
• Un rôle explicite de responsable planification/ordonnancement, chargé d’arbitrer les priorités et de mesurer la charge/capacité.
• Quelques routines d’animation à fréquence courte (top 15, réunions planning, revues de performance), appuyées par des indicateurs simples (taux de service, rebuts, taux de rendement synthétique, retouches).
• Une démarche d’amélioration continue intégrée au quotidien, fondée sur la réduction des gaspillages, de petits changements et la participation de tous.
Principaux chantiers à partir de ce modèle, la PME lance par exemple :
• La standardisation des modes de lancement (proto/petite série/série), pour limiter les exceptions.
• La mise en place d’un planning unique, visible, actualisé, avec des règles simples pour les urgences.
• La fiabilisation de quelques données clés : articles, gammes, temps standards, seuils de stock.
• La mise en route de chantiers d’amélioration continue ciblés : réduction des temps d’arrêt, 5S, résolution de problèmes sur les plus gros irritants.
Le modèle opérationnel devient alors un appui pour l’amélioration continue, et non un document théorique.
5. Exemple avec une PME de services B2B et ses équipes commerciales
Contexte : une PME de services B2B (conseil, maintenance, services techniques) de 60 personnes, avec :
• Une vingtaine de commerciaux (chasse + élevage).
• Une trentaine de consultants/techniciens qui délivrent les prestations.
• Une petite équipe support (ADV, finance, RH).
Situation de départ que montre le diagnostic Run/Build :
• Des promesses commerciales très ambitieuses, parfois peu réalistes par rapport à la capacité des équipes delivery.
• Un CRM peu rempli, des infos importantes dans des fichiers ou dans les boîtes mail, une visibilité limitée sur le pipeline réel.
• Des offres sur mesure partout, qui compliquent la planification et la rentabilité.
Modèle opérationnel cible
Sur le canevas, l’entreprise dessine un nouveau fonctionnement :
• Des offres packagées (ou au moins semi-standardisées) avec périmètre, livrables, délai et prix clairs.
• Un processus de qualification systématique avant toute proposition : contexte, enjeux, délais, capacité interne, contraintes spécifiques.
• Un rôle de responsable opérations/delivery, qui arbitre la charge et valide les engagements de délai importants.
• Un CRM utilisé comme outil pivot, où toute opportunité et toute interaction client est tracée, pour mieux piloter le pipe et la charge future.
Principaux chantiers
Les chantiers peuvent par exemple être :
• La création de 4 à 5 offres “catalogue”, compréhensibles par tous, avec des livrables répétables. Avec 80% en standard et 4 ou 5 options de personnalisation..
• L’instauration d’un passage obligé par le responsable delivery pour valider les propositions complexes ou à forte charge. Manager transversal avec l’autorité et la vision 360° nécessaires, sinon ce n’est qu’un titre.
• La mise en place d’un rituel hebdomadaire “pipeline et planning” réunissant commerciaux et opérations qui, je le sais que trop bien, prendra du temps pour qu’ensemble ils construisent la vélocité et la régularité des livrables.
• La simplification du paysage d’outils : CRM + outil de planification/ticketing, avec retrait progressif des fichiers parallèles.
Là encore, le modèle opérationnel devient une boussole pour aligner la vente, la production du service et la gestion de la capacité.
6. Blocages classiques et changements à accepter
Dans une PME, les blocages sont souvent moins techniques qu’humains et organisationnels :
• La culture du “on a toujours fait comme ça” qui rend tout changement suspect.
• La peur que redéfinir le modèle opérationnel soit vécu comme un jugement sur les personnes.
• L’empilement d’outils bricolés et de fichiers personnels qui donne l’illusion de maîtriser son périmètre.
• Les tensions entre le temps consacré à l’amélioration (Build) et la pression du quotidien (Run).
Passer à un nouveau modèle opérationnel suppose donc quelques changements :
• Co-construire le canvas avec le terrain (chefs d’équipe, opérateurs, ADV, consultants), pour éviter le schéma “descendant”.
• Clarifier quelques rôles clés (responsables de processus, responsables planning, responsables données) même à temps partiel.
• Accepter une part de standardisation : des règles et des standards partagés rendent la vie plus simple pour la majorité.
• Avancer par petits pas : pilotes, expérimentations, ajustements, plutôt que par grand projet à tout changer d’un coup.
7. Points d’attention spécifiques aux PME
Pour que la démarche soit utile et soutenable dans le temps :
• Rester simple : un canvas sur une page, une roadmap lisible, quelques indicateurs partagés.
• Partir des clients, pas des outils : la promesse client doit guider les processus, puis seulement les outils.
• Impliquer très tôt les managers de proximité et les collaborateurs clés : chefs d’atelier, responsables d’équipe, responsables ADV ou Delivery.
• Accepter les rôles mixtes : dans une PME, une même personne peut manager, produire, piloter un processus et porter un chantier. Mais, charger la barque conduit à faire couler le bateau. Il y a une différence entre rôle mixte et mixité des missions ; intenable.
• S’inscrire dans une logique d’amélioration continue : mesurer, ajuster, célébrer les petits progrès, faire vivre le modèle.
Conclusion : un outil vivant, pas un poster à coller au mur
Redessiner son modèle opérationnel avec un Operating Model Canvas adapté aux PME, ce n’est pas faire un magnifique schéma en comité de direction.
C’est prendre le temps, de mettre sur la table, avec les équipes, une question simple : “Comment voulons-nous fonctionner demain pour tenir nos promesses clients, travailler mieux et faire grandir l’entreprise en s’alignant sur notre stratégie ?”
Un bon modèle opérationnel n’est jamais figé.
C’est un outil vivant, qu’on affiche, qu’on commente, qu’on ajuste, qui aide à décider quels chantiers lancer, lesquels mettre en attente, à figer et ceux à abandonner. C’est ce qui donne du sens autant au Run qu’au Build.
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