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La plupart des transformations organisationnelles échouent. Pas faute de diagnostic. Pas faute de volonté. Elles échouent parce qu’on traite le quoi changer sans traiter sérieusement le comment le collectif va traverser ce changement.
Cet article pose un cadre de lecture en trois niveaux : le diagnostic stratégique (ce que révèle le cadre ÉMERGENCE), la configuration structurelle (Mintzberg), et la dynamique humaine du changement (Berne). Trois couches qui doivent être traitées ensemble ou pas du tout.
1. Le point de départ : ce que révèle un diagnostic ÉMERGENCE
Avant de parler de conduite du changement, il faut savoir ce qu’on veut changer et pourquoi.
Le cadre de l’ÉMERGENCE croise trois diagnostics complémentaires :
- Le Diagnostic Stratégique (inspiré du Kernel de Rumelt) : il identifie le problème central, la politique directrice et les leviers d’action prioritaires. Il ne liste pas des problèmes, il interprète la structure du défi.
- Le Diagnostic TOM (modèle opérationnel cible Run/Build) : il décrit comment l’entreprise devrait fonctionner demain pour exécuter sa stratégie. Quels processus, quels rôles, quelle gouvernance, quelle répartition entre maintien de l’existant et développement.
- Le Diagnostic Organisation Design (modèle Star) : il ausculte la structure réelle, pas l’organigramme affiché mais le découpage effectif, les modes de coordination, les flux de décisions, les frictions internes.
Ce que ces trois diagnostics posent ensemble : un défi central, une cible de fonctionnement, et une cartographie des incohérences structurelles actuelles. C’est le socle. Sans lui, mobiliser Berne et Mintzberg revient à optimiser une organisation dans la mauvaise direction.
Ce triptyque donne le cap. Il reste à concevoir le chemin et c’est là que la plupart des dirigeants sous-estiment ce qui les attend.
2. Mintzberg : choisir la bonne forme pour la bonne stratégie
Les cinq configurations de base
Henry Mintzberg a formalisé dans Structure in Five une observation simple mais puissante : les organisations efficaces ne sont pas des configurations aléatoires. Elles convergent vers quelques formes cohérentes, chacune adaptée à un type d’environnement et de stratégie.
| Configuration | Mécanisme dominant | Partie clé | Contexte typique |
|---|---|---|---|
| Structure simple | Supervision directe | Sommet stratégique | Petite entreprise, dirigeant central |
| Bureaucratie mécaniste | Standardisation des procédés | Technostructure | Industrie, grande série, environnement stable |
| Bureaucratie professionnelle | Standardisation des compétences | Noyau opérationnel | Expertise, autonomie des professionnels |
| Forme divisionnalisée | Standardisation des résultats | Ligne hiérarchique | Multi-activités, holdings, groupes |
| Adhocratie | Ajustement mutuel | Fonctions support / projets | Innovation, environnement turbulent |
Ce que ça dit pour dirigeant de PME/ETI : votre organisation a probablement une configuration dominante, souvent une structure simple qui a grossi en bureaucratie mécaniste sans jamais se l’avouer. La question n’est pas quelle configuration est « la meilleure », mais laquelle est cohérente avec votre environnement et votre stratégie.
Les leviers du design organisationnel
Mintzberg décrit cinq familles de paramètres sur lesquels on peut agir :
- la division du travail (spécialisation horizontale et verticale)
- la formalisation des procédures (jusqu’où standardiser)
- les dispositifs de liaison latérale (réunions, rôles de coordination, task-forces)
- les systèmes de planification et de contrôle
- la décentralisation (verticale vers la hiérarchie, horizontale vers les experts)
En pratique : si votre diagnostic OD révèle des silos fonctionnels rigides et un manque de coopération horizontale, et que votre stratégie appelle à plus d’agilité ou d’offres complexes, vous avez probablement une bureaucratie mécaniste qui doit intégrer des poches d’adhocratie. Le problème classique de l’ETI industrielle qui veut monter en gamme sans toucher à sa structure.
Ce que Mintzberg nous dit aussi, c’est qu’un hybride incohérent est pire qu’une configuration imparfaite. Exiger de l’innovation dans une organisation qui renforce simultanément ses procédures et son contrôle, c’est un piège structurel, pas un problème de motivation des équipes.
3. Berne : ce qui se passe vraiment dans le collectif
La Théorie Organisationnelle de Berne en bref
Éric Berne est surtout connu pour l’analyse transactionnelle. Sa Théorie Organisationnelle (TOB) est moins connue mais particulièrement utile pour la conduite du changement : c’est un modèle systémique qui s’intéresse à la structure et à la dynamique des groupes, leurs frontières, leurs modes d’autorité, leurs échanges implicites.
Elle répond à une question que les approches structurelles ne traitent pas : pourquoi, même quand on a bien conçu la nouvelle organisation, les gens reviennent-ils à leurs anciennes habitudes ?
La notion de frontières
Frontière externe : ce qui délimite le groupe de son environnement (clients, actionnaires, régulateurs, maison-mère). Rigide : peu d’influences extérieures entrent. Souple : perméabilité aux nouvelles pratiques et aux signaux du marché.
Frontière interne : ce qui sépare le leader des membres, ou les sous-groupes entre eux. Rigide : peu de participation. Souple : style participatif. Floue : problèmes d’autorité, ambiguïté des responsabilités.
Lors d’une réorganisation, ces frontières sont toutes les deux perturbées simultanément. C’est ce qui génère l’essentiel des tensions, pas les individus mal intentionnés, pas le manque d’adhésion au changement, mais la désorientation collective face à des repères qui bougent.
L’homéostasie : le mécanisme qu’on oublie toujours
C’est le concept central pour comprendre pourquoi les transformations échouent.
Homéostasie organisationnelle : tout système ou groupe, perturbé par un changement, cherche spontanément à retrouver son équilibre antérieur. Les tensions, conflits et résistances ne sont pas seulement de l’opposition individuelle, ils sont l’expression d’une dynamique autorégulatrice où le collectif tente de restaurer ses repères, ses contrats implicites et ses routines relationnelles.
Dit autrement : si vous ne traitez pas les boucles autorégulatrices (au niveau des relations et des frontières), l’organisation va digérer la réforme pour revenir à son état initial, parfois en conservant exactement les dysfonctionnements que tout le monde disait vouloir changer.
Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est de la physique organisationnelle.
Le rôle du leader dans la transition
La TOB définit précisément ce qu’un leader doit faire pendant une réorganisation :
- Identifier et rendre explicites les attentes de l’environnement (clients, actionnaires, direction générale), donner du sens à la transformation
- Ajuster les standards (ce qu’on attend, comment on travaille ensemble, ce qui change)
- Structurer le temps collectif : réunions, rituels, séquences de travail, ne pas laisser l’informel combler le vide
- Clarifier les contrats entre personnes et entre entités : qui fait quoi, pour qui, avec quels résultats attendus
- Réguler les tensions aux frontières, sans les étouffer ni les laisser se cristalliser
En pratique : une part importante de l’énergie collective lors d’une réorganisation est consacrée à une seule question implicite « quelle est ma place dans le nouveau système ? » Si cette phase d’ajustement n’est pas pilotée, elle se transforme en résistance passive, conflits de territoire et malentendus persistants.
4. Comment combiner les trois niveaux : de la cible à la trajectoire
Voici comment articuler concrètement Rumelt/ÉMERGENCE, Mintzberg et Berne dans une démarche de transformation.
Étape 1 : fixer le cap (Diagnostic ÉMERGENCE)
Le diagnostic Rumelt donne le défi central, les obstacles et les leviers. Le TOM traduit en cible de fonctionnement : quels processus différenciants, quels arbitrages structurels (centralisation/décentralisation, standardisation/flexibilité), quelle gouvernance cible.
Cette étape répond à : pour quoi et comment l’organisation doit fonctionner demain.
Étape 2 : choisir et sécuriser la configuration (Mintzberg)
À partir de la cible TOM, vous mappez :
- la configuration actuelle (quelle forme dominante ?)
- la configuration cible (vers quelle forme évoluer ?)
- les incohérences internes à corriger (mécanismes de coordination, degré de décentralisation, dispositifs de liaison)
Vous évitez surtout les hybrides incohérents, la tentation de garder une bureaucratie mécaniste tout en demandant de l’innovation de rupture.
Étape 3 : concevoir le chemin humain (Berne)
Une fois la structure cible esquissée, la TOB permet de penser la mise en mouvement du collectif :
- Quelles frontières internes redessiner (entre fonctions, entre sites, entre niveaux) ?
- Comment rendre explicite l’environnement (attentes des clients, des actionnaires, de la direction) pour donner du sens ?
- Quels leaders accompagner dans leur nouveau rôle (cadrage, clarification des contrats, régulation des tensions) ?
- Comment restructurer les temps collectifs (CODIR, COPIL, comités transverses, rituels d’équipe) pour soutenir la nouvelle configuration et éviter les jeux dysfonctionnels ?
L’agitation n’est pas un bug, c’est un signal. Le rôle du pilote de la transformation est de convertir l’énergie de retour en arrière en énergie de recomposition. Ce travail se fait sur les frontières, les contrats et les espaces de parole, pas sur les organigrammes.
Étape 4 : formuler un noyau de transformation (à la Rumelt)
La cohérence de la démarche vient du fait qu’on peut la résumer en un noyau au sens de Rumelt :
- Diagnostic consolidé : synthèse ÉMERGENCE (problème central, TOM, OD) + cartographie Mintzberg + analyse TOB (frontières, autorité, dynamiques)
- Politique directrice de transformation : principes de design (« standardiser là où la variabilité ne crée pas de valeur, déléguer près du client ») + principes relationnels (« frontières internes plus souples entre les métiers, responsabilité claire du leader sur l’ajustement »)
- Actions cohérentes : ajustements structurels (instances, organigramme, processus) couplés à des interventions humaines (coaching de leaders, redesign des réunions, accompagnement des équipes dans leurs nouveaux contrats, dispositifs de régulation)
5. Exemple appliqué à une ETI industrielle en montée en gamme
Imaginons une ETI industrielle française très orientée production, dans un environnement devenu plus incertain (supply chain tendue, nouveaux entrants, pression sur les marges, transition écologique).
Ce que révèlent les diagnostics :
- Diagnostic Stratégique : défi central de montée en gamme : passer de la vente de produits à la vente de solutions. Le discours commercial est en avance sur les capacités internes réelles.
- Diagnostic TOM : la cible requiert un fonctionnement intégré entre commerce, bureau d’études et production, avec des projets transverses clients. Actuellement, le Run représente 85%+ des ressources ; le Build est anecdotique et mal piloté.
- Diagnostic OD : bureaucratie mécaniste très centralisée, silos fonctionnels forts, peu de dispositifs de coopération horizontale. Les décisions remontent systématiquement.
- Lecture Mintzberg : la configuration dominante (bureaucratie mécaniste) est cohérente avec le cœur industriel, mais incompatible avec les offres complexes et l’innovation que la stratégie exige.
- Lecture Berne : frontières internes rigides entre métiers, frontière externe peu ouverte vers les clients, styles d’autorité très verticaux. La question implicite dans les équipes : « si on travaille différemment, qui décide vraiment ? »
Le noyau de transformation :
Politique directrice : Conserver une base mécaniste efficace sur le cœur industriel. Créer des poches d’adhocratie structurées autour de projets clients, avec des frontières internes plus souples et des chefs de projet clairement mandatés, pas des coordinateurs sans autorité.
Actions cohérentes :
- Création d’équipes projet inter-fonctions avec mécanismes formels de liaison (logique Mintzberg : dispositifs de liaison latérale)
- Re-design des comités pour clarifier les contrats entre services et projets (logique TOB : clarification des frontières et des rôles)
- Accompagnement des managers dans leur posture d’autorité : moins de contrôle micro, plus de cadrage du contexte et des objectifs
- Ouverture de la frontière externe via des formats de co-conception avec des clients-clés
- Dispositifs de régulation de l’agitation : espaces d’expression, temps de clarification, feedbacks structurés, pour que l’homéostasie débouche sur un nouvel équilibre plutôt que sur un retour en arrière
Ce que ça change pour votre pratique
Ces trois niveaux de lecture : stratégique, structurel, humain, ne sont pas trois modules optionnels qu’on active selon le budget ou l’envie. Ils sont interdépendants. Traiter la structure sans traiter la dynamique humaine produit une réorganisation sur le papier. Traiter la dynamique humaine sans cadre stratégique produit du team-building sans cap. Traiter la stratégie sans regarder la structure, c’est pointer vers une destination sans vérifier si le moteur peut y aller. Et il n’y pas de vents favorables…
Le cadre de l’ÉMERGENCE est conçu pour poser le premier niveau de diagnostic / stratégie, modèle opérationnel, organisation, avec des outils accessibles, sans compte à créer ni consultant mandaté. C’est un point de départ honnête.
Ce que Berne et Mintzberg ajoutent, c’est la grille de lecture pour concevoir la trajectoire : comment choisir la forme organisationnelle adaptée, et comment piloter le collectif à travers le passage. C’est le travail d’accompagnement, le grain qui teste la boussole.
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Références de fond
- Rumelt, R. (2011). Good Strategy / Bad Strategy. Crown Business.
- Mintzberg, H. (1979). The Structuring of Organizations. Prentice-Hall. / (1983). Structure in Fives. Prentice-Hall.
- Berne, E. (1963). The Structure and Dynamics of Organizations and Groups. Grove Press.
- Approches de la contingence structurelle : Lawrence & Lorsch (1967), Burns & Stalker (1961).










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À propos de l'auteur : Jacky Malgras-COESOR
L'agitation ou l'immobilisme sont un signal qui protège une façon de faire qui a fonctionné, et qui coûte de plus en plus cher à maintenir dans un monde en mouvement. L'histoire nous enseigne les leçons apprises du passé mais ne montre pas la route à prendre. J'ai créé le Cadre de l'ÉMERGENCE : un cadre structurant, une démarche structurée, une méthode adaptative et réflexive et un accompagnement en 7 étapes pour que les PME et ETI puissent conduire leur changement. Je travaille en solo, avec l'exigence que le dirigeant et ses équipes repartent avec leur propre boussole de management et un cap. Ce qu'ils en feront leur appartient.
Activités : Coaching organisationnel, conseil en stratégie PME, conseil en organisation PME, diagnostic stratégique PME-ETI, diagnostic opérationnel TOM Run / Build, diagnostic organisationnel, design d'organisation, archétypes décisionnels, diagnostic systémique 360°, outil de veille pressions externes, Conseil PME ETI, conseil PME France, conseil stratégie PME, consultant ETI, consultant organisation PME, consultant stratégie PME, consultant stratégie PME & ETI, consultant stratégie PME ETI, consulting ETI Contactez-moi via mon site web ou linkedin | 🌐 coesor.fr